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Praticien Bio Conseil au Sénégal oriental

Par Abdoulaye Sarr

mercredi 25 avril 2012

Rarement entend-on la voix des agriculteurs biologiques en Afrique, notamment au Sénégal, qui combattent chaque jour pour transformer les mentalités afin de protéger le vivant et l’environnement dans leur pays. Abdoulaye Sarr, agriculteur/formateur en agriculture biologique dans le Sénégal oriental est un pionnier qui a consacré toute son énergie à appuyer les organisations paysannes - surtout féminines. Abdoulaye développe un réseau associatif qui fédère les agriculteurs réunis par une même vision : ainsi leur voix est plus puissante. Il nous raconte son parcours singulier.

« Dans les années 1980, nous étions un groupe d’une dizaine d’étudiants dans l’Est du Sénégal qui voulions faire la révolution et changer le monde ! Nous avons travaillé dans l’une des premières ONG du Sénégal : l’Office Africain de Développement et Coopération (OFADEC) où nous encadrions les paysans pour améliorer leur situation de pauvreté extrême. Nous étions très engagés mais n’avions pas les connaissances pratiques nécessaires et il fallait se former sur le terrain. Les conditions de vie étaient très difficiles dans le Sénégal oriental.

A la suite de dissensions internes, mes amis et moi-même avons créé notre propre ONG locale plus conforme à notre vision : le Groupe d’Action pour le Développement Communautaire (GADEC). Cette ONG locale a réalisé beaucoup d’ouvrages communautaires (jardins, micro-barrages, puits) dans les régions de Tambacounda, Kolda, Kédougou (sud-est du Sénégal).

A l’époque, j’étais le responsable de l’agriculture, de l’élevage et de l’environnement. Il fallait tout créer par nous-mêmes et je devais me former pour cette responsabilité ! Je n’avais qu’un bac de la rue mais, en tant que fils de paysan, j’avais une grande capacité d’adaptation pour accompagner des organisations villageoises.

En ces temps-là, il était encore assez facile de trouver des financements pour appuyer les paysans pauvres.

J’ai commencé mon apprentissage d’animateur/formateur grâce à des groupements féminins : avec les femmes, je créais des petits jardins collectifs villageois, je leur apprenais à installer des pépinières villageoises, à repiquer, à récolter... Nous utilisions les pesticides chimiques dans les jardins, ne connaissant pas l’agriculture biologique, même si la recherche d’alternatives était présente dans le discours des ONG.

Des amis belges m’avaient envoyé la plaquette de l’école d’agrobiologie de Beaujeu, dans le Beaujolais. On y parlait de microbiologie des sols, de la culture attelée - une technologie que les paysans sénégalais connaissent bien. Cette présentation m’avait surtout attiré de façon intuitive. L’ONG GADEC m’a aidé pour le billet d’avion, les frais de nourriture et l’hébergement ; pour le reste, j’ai pris un crédit et suis venu en France à Lyon, pour la première fois de ma vie, en 1992.

La philosophie de Steiner ressemble beaucoup à celle de mon ethnie, les Sérères

Dans la bibliothèque de l’école, j’ai pris connaissance de la conception de la vie et de la mort de Rudolf Steiner. Sa philosophie ressemble curieusement aux traditions spirituelles du monde sérère qui croit que la mort n’existe pas car l’être humain effectue des va-et-vient entre le monde de l’au-delà et le monde des vivants. Comme disait Goethe : « Dieu a inventé la mort pour qu’il y ait plus de vie. » Il existe tout un ensemble de mythes autour de cette vision de la vie. Les anciens n’avaient pas peur de la mort, ils avaient des facultés étranges pour reconnaître et fixer les enfants qui font d’incessants va-et vient entre les mondes de la vie et de la mort.

Au retour à mon village natal de Diofior, pour confirmer la parenté spirituelle entre la vision de Rudolf Steiner et les anciens rites agraires du paysan sérère, avec l’aide de mon grand frère nous avons effectué une longue interview de personnes très âgées (80-90 ans). Et j’ai compris que les anciens avaient une connaissance globale des relations entre les rythmes du cosmos et le comportement des animaux, des oiseaux, des plantes et des hommes, le mouvement des marées et tous les processus porteurs de vie - « le tout est dans le tout ».

Certainement, il y a là un fonds commun culturel ancien partagé entre les différents peuples de la planète.

L’autre aspect de la philosophie de Steiner qui a attiré ma curiosité est sa conception de la liberté par une démarche de connaissance de sa propre vie intérieure. Ainsi, l’homme a la possibilité de s’accomplir en apprenant à reposer sur lui-même, « vivre et laisser vivre par amour de l’action ». Cette possibilité d’un développement personnel rejoint parfaitement les traditions humanistes de l’Afrique profonde.

Les petites machines qui apportent l’indépendance aux paysans

J’ai rencontré des personnalités extraordinaires dans cette école : celui qui m’a beaucoup ému était Jean Nolle, l’inventeur de nombreuses machines de taille réduite très bien adaptées aux petits cultivateurs au Sénégal, en Afrique et dans le tiers-monde en général. Il faisait partie du lot d’enseignants exceptionnels de l’école d’agrobiologie de Beaujeu, entre autres : Claude Bourguignon, Xavier Florin, Pierre Rabhi, Max l’Église, Poincet, Joseph Lucas, etc.

Jean Nolle disait que des industriels français avaient frauduleusement copié ses plans pour les vendre à l’Etat sénégalais dans le cadre des différents programmes agricoles d’appui aux paysans. Malheureusement, l’administration coloniale, à la veille des indépendances, l’avait chassé de mon pays - il avait osé faire de l’humour sur ses inventions en disant que « ses machines allaient apporter l’indépendance aux paysans ». Au Sénégal, personne ne connaissait l’histoire de ce grand inventeur, pas même les petits paysans qui lui ont fait découvrir sa vraie vocation à leur service, eux qui sont oubliés par un progrès trop rapide.

M. Jean Nolle a quitté le monde des vivants (que la terre lui soit légère), il ne m’a pas donné le temps de le faire venir au Sénégal pour que les paysans sénégalais puissent apporter leur témoignage et leur reconnaissance infinie.

Du jardin au mouvement national d’agriculture biologique

Après avoir obtenu mon diplôme, je suis revenu au Sénégal. J’ai acheté un petit jardin dans la ville de Tambacounda avec ma femme et j’ai commencé à mettre en pratique les thèmes de l’agro-écologie : le jardinage bio suivant le concept de l’organisme agricole qui respecte les interactions naturelles d’une exploitation agricole - le tout étant supérieur à la somme des parties.

J’ai accompagné également l’APROVAG (Association des Producteurs de la Vallée du fleuve Gambie) dans la conception et la mise en œuvre d’un programme de renforcement des producteurs pour une agriculture durable, financé par l’Union Européenne, en m’inspirant du principe de l’organisme agricole.

J’ai contribué à la fondation du Collectif régional des producteurs de bananes, une organisation faîtière capable de peser dans l’orientation des politiques publiques.

Le concept d’organisme agricole en agrobiologie s’articule sur trois composantes : le renforcement des capacités des organisations paysannes, la gestion de la biodiversité des ressources naturelles et des terroirs villageois, et la diversification des productions. C’est ma façon de traduire le concept d’agriculture biodynamique sur le terrain, d’abord à la dimension microéconomique de mon jardin, puis à l’échelle des organisations paysannes regroupant plusieurs villages, puis du mouvement national d’agriculture biologique avec tous les acteurs concernés.

Pour garder plus d’autonomie et d’efficacité dans la mise en pratique de mes convictions, et pour poser des actes forts en contribuant à un renouveau spirituel sur le vivant, j’ai pu obtenir auprès de la communauté rurale de Sinthiancoundara un terrain de 15 ha situé sur le bourrelet de berge du fleuve Gambie.

Ma ferme au bord du fleuve Gambie pour accueillir, sensibiliser, former, informer

En 2006, j’ai démarré 3 ha de culture de bananes associées aux légumes et à l’élevage des abeilles. J’ai laissé 12 ha dont l’essentiel est composé par les galeries forestières du fleuve Gambie, un écosystème qui héberge des espèces végétales et animales rares sauvages et menacées de disparition.

La valorisation de ce patrimoine est envisagée dans le domaine des plantes médicinales, en collaboration avec l’Hôpital Traditionnel de Keur Massar.

Les galeries forestières du fleuve Gambie à l’état naturel sont magnifiques. J’essaie de respecter le concept de globalité, tant à travers la complémentarité des plantes cultivées et des plantes sauvages, des animaux et des abeilles (qui butinent le nectar des bananiers) : pendant l’hivernage, les hippopotames sortent du fleuve Gambie et le singes se promènent dans les arbres. Les chasseurs obligent les animaux sauvages à se réfugier dans ma ferme où ils se sentent protégés. Tout cela forme, avec mon fils et moi-même, un organisme agricole vivant.

J’aimerais maintenant transformer ce lieu en ferme-école pour initier les jeunes (filles et garçons) aux métiers de l’agro-écologie.

Je suis en relation avec d’autres fermiers du Sénégal, formés à l’école de Pierre Rabhi, et nous avons créé un groupe dénommé PRABIOC (Praticiens bio conseil) dont je suis l’actuel président. PRABIOC est le fer de lance du mouvement d’agriculture biologique au Sénégal et nos fermes sont des outils pédagogiques pour apprendre à concilier économie, environnement et développement social.

Le rôle que jouent les arbres sur la fertilité des sols

Au Sénégal, l’agro-écologie pourrait aider à régénérer des régions entières, telles que le bassin arachidier, soumises à la culture de l’arachide avec pour conséquences le lessivage, l’acidification, la salinisation des sols. La vulgarisation agricole a poussé les paysans à dessoucher les arbres, ce qui est dramatique car les arbres jouent la fonction de remontée biologique des éléments rares, tels que le calcium. Grâce à leurs systèmes racinaires, ils constituent un dispositif essentiel contre l’érosion et ils améliorent en outre le climat local.

Les arbres sont aussi utiles pour la fertilité durable des sols. Ils produisent de la matière organique nécessaire pour nourrir la macro- et la micro-faune du sol qui, à leur tour, restituent les éléments nutritifs aux plantes. Certaines espèces sont des « usines d’engrais » : sous l’acacia albida par exemple, arbre qui fixe l’azote grâce a son cycle inversé. Il perd ses feuilles pendant l’hivernage pour donner tout l’azote nécessaire au mil qui pousse sous ses pieds ; par contre pendant la saison sèche, l’acacia albida se pare de feuilles et de fruits très appréciés par les animaux domestiques. Ces arbres sont miraculeux ! C’est pourquoi les paysans sérères originels de l’Afrique profonde, qui savaient observer l’intelligence du macroscope, considéraient cette espèce comme un symbole de la fécondité. Un enfant qui vient pour la première fois au monde doit être lavé en premier lieu avec une macération de feuilles d’acacia albida. Le grave danger est que cette vision globale de la relation intime qui lie l’animal, la plante et l’homme jusqu’au lointain cosmos se perde progressivement.

En formant les plus jeunes à cette vison et à cette approche, on pose les fondements solides d’une société humaniste écologique. Il est urgent de transformer nos sites en fermes-écoles pour sensibiliser, informer, former, accueillir les gens et échanger avec eux sur les bonnes pratiques de l’agroécologie.

Dans tout ce que j’ai entrepris, j’ai toujours suivi mon intuition, faite de persévérance et d’engagement militant. Il faut tout le temps se battre pour exister, réaliser ses projets, pousser à fond les actions vers les chemins du vivant.

Se regrouper pour se renforcer

Au Sénégal oriental, la banane que nous cultivons n’est pas une production industrielle, c’est une culture villageoise faite par de petits producteurs. De plus en plus, ces producteurs s’orientent vers l’agro-écologie.

Le GADEC, à travers mes initiatives, a appuyé les femmes dans la transformation des produits locaux, par exemple : couscous banane, farine de bananes, frites de bananes…

Je suis le conseiller technique de l’Association des femmes productrices de banane (AFPROBAT), qui est composée de plus 800 membres.
Les femmes paysannes sont plus proches de la réalité que les hommes, quand on connaît surtout leur rôle de mère. Elles sont plus en avance que nous, les hommes, et elles l’ont surtout montré dans les situations de crise de surproduction de la banane ou d’inondation du fleuve Gambie : pendant que les hommes se préoccupaient de vendre la banane fruit, elles avaient déjà pris l’initiative de transformer la banane locale.

C’est pourquoi j’ai décidé de leur apporter mon soutien. AFPROBAT est reconnue juridiquement par l’administration sénégalaise. Aussi je les appuie dans de petits projets (transformation de la banane, petit commerce, compostage des ordures ménagères). Je suis « l’homme à tout faire » des femmes !

C’est en toute sincérité que je remercie la Fondation Denis Guichard pour m’avoir permis d’assister au séminaire sur les OGM et les pesticides organisé par le CRIIGEN, et de rencontrer des collaborateurs précieux pour la réalisation de mes projets.

Encore une fois, mille mercis ! »

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