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Avec le soutien de la fondation Denis Guichard, du 22 juillet au 18 août 2015

Voyage en pays maasaï (5)

Annexes : l’usage des plantes maasaï -
Impressions personnelles

samedi 3 octobre 2015

Les plantes, arbustes et arbres sont essentiels dans la vie des Maasaï : pour construire leurs maisons, s’alimenter, se soigner, au cours des cérémonies... Via les plantes, Lucie a découvert d’autres aspects de cette culture dont les valeurs peuvent servir d’exemple à notre monde déboussolé. "Honnêteté, humour, humilité" sont les 3 qualités essentielles des Maasaï...

Comment les Maasaï utilisent les plantes

Les Maasaï utilisent principalement les baies, les écorces, les racines ou les branches des arbres et, surtout, des arbustes. Ils s’en servent dans leur vie de tous les jours pour la construction des maisons, comme nourriture, pour se soigner et soigner leurs bêtes, et aussi pour leurs cérémonies.

Les maisons traditionnelles maasaï sont basses et rondes. Leur structure est faite de branchages entrecroisés recouverts de bouse de vache et de boue. Ce mélange durcit rapidement au soleil et devient imperméable.

Les Maasai utilisent les branches d’épineux pour protéger l’enclos de forme circulaire, l’emboo, dans lequel les animaux, zébus, moutons et chèvres viennent s’abriter la nuit, après avoir brouté toute la journée dans la savane.

Les arbustes produisent le bois pour faire les lances et les épées des guerriers, ainsi que les bâtons et les cannes. Les hommes, dès leur plus jeune âge, portent un bâton lorsqu’ils marchent dans la savane, pour se protéger des bêtes sauvages. Lorsqu’ils sont debout au repos, ils s’appuient dessus d’une manière tout à fait caractéristique. Quant aux anciens, aux sages, le bâton de connexion les relie à la terre et au cosmos. La forme de ce bâton ou de cette canne est typique de la position sociale et spirituelle de son propriétaire.

Le bois pour le feu est aussi chose très importante en pays maasaï. La cuisson des aliments se fait sur un foyer de trois grosses pierres. Le ramassage du bois pour le foyer est une activité principalement féminine. Hélas, la forêt s’éclaircit peu à peu à cause de la pression démographique et des coupes sauvages, la vente du charbon de bois sur le grand marché de Nairobi et des autres villes étant très lucrative.

Les enfants qui faisaient paître autrefois les troupeaux dans la savane durant la journée se nourrissaient de baies et de fruits sauvages. Ils partaient tôt le matin, après un bon repas, et revenaient le soir avant la nuit. Ils ne rentraient pas chez eux déjeuner. Ces baies étaient leur seul repas, excellent et nourrissant. Aujourd’hui, cette tradition se perd peu à peu. Elle se poursuit parfois durant les vacances scolaires.

Les Maasaï se nourrissent principalement du lait de leur vache et parfois de la viande d’une chèvre ou d’un mouton. Ils font alors des bouillons de certains abats qu’ils mélangent à des décoctions d’écorces et de racines. Durant notre tournée, nous en avons goûté à plusieurs reprises. Ces décoctions sont surtout connues des Illmurran. On dit qu’elles boostent leur immunité, leur courage et leur force. Ces jeunes guerriers utilisent aussi des plantes à l’odeur suave pour se parfumer.

Beaucoup de ces plantes ont aussi des vertus curatives. Traditionnellement, les Maasaï pensent que nombre de maladies sont dues à un blocage du métabolisme et, en particulier, de la digestion par des "polluants" : une nourriture inappropriée, un contact avec des personnes malades, etc. C’est pourquoi beaucoup de plantes utilisées dans la pharmacopée maasaï ont des vertus purgatives. Les familles se soignent elles-mêmes. Elles utilisent les plantes pour soulager les maux courants : les faiblesses infantiles, les blessures, les parasitoses et autres troubles intestinaux, les brûlures, les dermatoses, la malaria, les problèmes respiratoires, les dents (on voit souvent les Maasaï se nettoyer les dents à l’aide de brindilles aux vertus curatives). Par contre, ces mêmes familles sont aujourd’hui démunies devant les maladies de civilisation qui commencent à apparaître, dues à un mode de vie plus sédentaire, une alimentation de plus en plus riche en sucre et en produits raffinés.

Il existe aussi un certain nombre de plantes à usage vétérinaire et enfin d’autres, et non des moindres, sont utilisées lors des cérémonies d’initiation, de bénédiction des hommes et du bétail. L’olivier sauvage est ainsi l’une des plantes les plus sacrées du peuple Maasaï.

Nous avons découvert quelques plantes aux vertus assez extraordinaires. Et nous avons aussi été mis en garde de ne pas divulguer au tout venant les vertus de ces plantes. On nous a rappelé à plusieurs reprises la disparition presque totale de l’Olosesiai des forêts du pays maasaï.

Bien sûr, des cliniques occidentales surgissent ici et là dans la savane et chaque ville a son hôpital. Mais dans les régions reculées, les plantes sont toujours utilisées par les anciens pour leurs familles. Elles ont l’avantage d’être gratuites. Mais pour combien de temps encore ? Hélas, là aussi la connaissance recule très rapidement et les jeunes générations formées à l’école anglaise perdent ce savoir.

Impressions personnelles

On nous avait mises en garde, ma fille et moi, avant notre départ pour le Kenya : terrorisme à Nairobi, attentat de Garissa. On nous avait dit : "Le Kenya est un pays peu sûr et sujet au terrorisme." Mais que craignions-nous, entourées comme nous l’étions par les plus grands guerriers d’Afrique, dans une région où il n’y a pas d’intérêts économiques ni politiques ?

Pendant tout notre séjour en pays maasaï, je me suis sentie en totale sécurité et suis revenue, cette fois-ci encore, remplie d’une belle énergie positive. Ce n’est pas un hasard. Plus je connais mes amis maasaï, plus j’apprécie leurs qualités et leur art de vivre. "Honnêteté, Humour, Humilité" m’avait dit Kenny Matampash, sont les trois qualités essentielles des Maasaï…

Je dois dire que je n’aurais pas tenté cette aventure avec ma fille sans une confiance absolue en mon ami et en ses promesses. Je le sais d’une franchise sans compromis. Je me suis toujours sentie chez lui, avec sa femme et dans sa famille, et avec tous ceux que j’ai rencontrés en totale confiance. Les Maasaï sont étonnamment accueillants et chaleureux. Ils ont l’art de l’attention à l’autre. Ils sourient beaucoup, rient volontiers et ont un humour décapant.

Cette joie qui émane d’eux malgré toutes les difficultés matérielles qu’ils rencontrent et dans un environnement qui est loin d’être facile déteint sur moi dès que je suis avec eux. Kenny me dit que les siens se sentent reliés à la terre, au cosmos et à leur dieu Engkai en permanence. Engkai n’est pas un concept philosophique mais une entité bien vivante et présente à laquelle ils s’adressent constamment. Reliés à lui en permanence, ils ont une confiance totale dans la justesse de ce qui leur arrive.

Le mot "maasaï" m’a-t-on dit, signifie "jumeaux". Chez eux tout va de pair, l’homme et la femme - ces êtres complémentaires -, mais aussi le bien et le mal, la pluie et la sécheresse, etc. Ils savent entretenir l’équilibre dans la différence et s’harmoniser à un quotidien qui peut être très pénible. C’est leur initiation qui leur donne cette sagesse.

Les différentes étapes de l’initiation permettent en effet aux jeunes, puis aux adultes, d’acquérir une intime connaissance d’eux-mêmes et de leur environnement. J’ai réalisé peu à peu que la beauté extérieure de ce peuple, "leur regard clair et leur démarche alerte", reflétait en fait leur beauté intérieure.

Les Maasaï sont l’un des seuls peuples d’Afrique, sinon le seul, à n’avoir pas été victime de l’esclavage. Les Arabes n’ont jamais osé s’aventurer sur leur territoire. Ils avaient trop peur de leurs guerriers moranes. Les Maasai n’ont jamais non plus vendu leurs ennemis aux esclavagistes. Pendant des siècles, ils se sont protégés des influences extérieures en se repliant sur eux-mêmes et en conservant intactes leurs traditions, leur art de vivre et leur sagesse.

Après une longue résistance, ils ont dû s’ouvrir au monde moderne. Pour ne pas disparaître totalement. Obligation d’école anglaise pour les jeunes, apparition de l’argent… Ils ont à présent presque tous des téléphones portables, bientôt l’électricité géothermique alimentera les villages les plus reculés de la vallée du Rift et les modes de vie traditionnels s’effaceront lentement. Espérons, comme le désire Kenny et comme l’annonce Mokombo, que malgré le rétrécissement des terres et la diminution des troupeaux, la connaissance et les valeurs maasaï seront conservées car elles sont universelles et constituent la mémoire de l’humanité. Elles peuvent aussi nous servir d’exemple dans notre monde déboussolé.

Lucie Hubert, septembre 2015

Biographie de l’auteur
Lucie Hubert est née en 1955 à Libreville, au Gabon, où elle passe une enfance nomade. De retour en France, elle fait des études supérieures de langues et de littérature à Paris. Puis elle sillonne les mers à bord d’un grand voilier. Durant toutes ces années, l’écriture l’accompagne. De 1988 à 1992, elle est journaliste et présentatrice à Radio Nederland International, à la section Afrique francophone. Puis elle entreprend des études d’homéopathie et de phytothérapie, ouvre un cabinet et devient membre de la NVKH (l’association néerlandaise des Homéopathes unicistes).

Entre 2003 et 2005, elle participe à l’organisation de trois colloques de la Fondation Denis Guichard rassemblant des représentants de peuples premiers et des scientifiques de haut niveau.

2009 a marqué les débuts de sa carrière d’écrivain. Elle a passé un an en Haïti comme productrice exécutive d’un opéra, année à l’issue de laquelle elle a écrit son premier ouvrage Un opéra en Haïti (éditions Monde Global). Elle a publié ensuite des contes pour enfants, un récit autobiographique et une série d’ouvrages destinés aux jeunes d’Afrique et de sa diaspora Héroïnes africaines (éditions Monde Global). En 2014, elle a publié un essai, Richesse et pauvreté, dialogue entre un Caribéen et une Européenne (éd. Les Impliqués) et elle vient de sortir un recueil de nouvelles aux éditions Estelas.

Plus d’information
Les neuf leçons du guerrier maasaï, un livre de Xavier Péron

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